EDITORIAL de J.-C. CARRIERE


Langues anciennes, cultures anciennes et modernité
Appel pour des Assises nationales


    C’est la disparition de Gérard Jeunet qui me décide à écrire le présent texte. C’est par fidélité à l’esprit qui l’animait, lui et toute notre équipe bisontine, que je fais le choix de répéter une fois encore, depuis Toulouse, l’ancien message de Besançon, encore et toujours tourné vers l’avenir. C’est qu’une sorte d’urgence m’apparaît à nouveau. Souvenez-vous : ici-même, en janvier 2003 (Bull. ARTELA 33), j’ai appelé à la réunion d’Etats Généraux de langues anciennes. La CNARELA m’entendit et transforma la fin de l’A.G. de Nantes, le 25 octobre 2003, en «Etats Généraux» : de cette réunion sortit un texte d’orientation et diverses propositions. Quatre ans ont passé et ces textes n’ont rien perdu de leur actualité. Mais la journée de Nantes a été rapide et il me semble qu’au bout de cinq ans, un état des lieux et de nouvelles propositions vont redevenir nécessaires. Pourquoi ?

    Manifestement, les changements culturels auxquels nous devons faire face se précipitent. L’Europe, certes, est toujours à construire. Mais cette construction se situe de plus en plus dans le cadre d’une mondialisation accélérée. La France elle-même ne semble pas pouvoir échapper à un certain nombre de mutations. En ces mois de mai et juin 2007, elle vient de se donner un nouveau président et de nouveaux députés. La conception de la «modernité» défendue par le président, un propos rapide de sa part sur l’enseignement des langues anciennes inquiètent les enseignants littéraires en général et les professeurs de langues anciennes en particulier, tout cela sur fond de pression financière accrue, de suppressions diverses et d’écroulement de la filière littéraire. Mais les évolutions annoncées, qui sont à coup sûr dangereuses, ne sont pas obligatoirement catastrophiques, si nous savons y répondre.

A. Le problème des finalités
    Le premier problème est un problème de fond, celui de la finalité de nos études. Il ne serait pas inutile d’actualiser à nouveau notre réponse. Voici que de grandes langues et cultures, comme celles de la Chine, de l’Inde et du monde arabe ont un poids économique et humain qui grandit très très vite. En ce sens, nos justifications «indo-européennes» ont besoin d’être non pas revues, mais resituées. Quels peuvent être l’apport et le rôle planétaires des langues et cultures de l’Europe ? Comment favorisent-elles la compréhension des autres grandes langues et cultures de la planète et aident-elles à les aborder ? Il faudra bien, un jour, apprendre à lire ensemble Horace, Li Po, Omar Khayyam et Ronsard…
    Les questions identitaires, nationales et européenne, sont petit à petit devenues problématiques. Elles sont au centre des préoccupations du nouveau président français. Or nous détenons l’une des clefs, la plus importante peut-être. Si nous voulons éviter que se produise un rétrécissement ou une dérive dans la concrétisation d’une conception de l’identité fondée sur « la langue et les valeurs républicaines », c’est maintenant qu’il faut rappeler la conception historique et critique qui a toujours été la nôtre. C’est le moment. Les politiques, quels qu’ils soient, ont besoin de nous : qu’est-ce qu’une identité française ? Qu’est-ce qu’une identité européenne, de la Pologne à l’Irlande et de la Baltique à la Méditerranée ? Quel partenariat culturel avec les pays slaves, le Caucase (Géorgie, Arménie), la Turquie, la Perse, le Proche-Orient, l’Egypte, l’Afrique du nord ?
    La question des finalités n’est pas une question secondaire ou superflue. De la réponse à la question « à quoi ça sert ? » dépend toute la pratique enseignante.

B. Quelques réflexions sur le problème pédagogique
    Notre activité pédagogique actuelle, pour les langues anciennes, est riche et intense. La liste des sites internet consacrés aux langues anciennes s’allonge tous les jours. D’autre part, chargé dans l’ARTELA du dépouillement des bulletins associatifs, je suis très frappé par leur foisonnement vivant. Caractère varié, organisé et impeccable du bulletin ARELABesançon, rigueur de présentation pour l’ADLAPicardie, richesse et diversité d’Aix, Lyon, Montpellier etc. A quoi s’ajoute une remarquable production de cahiers, dossiers et livrets, passionnants et divers, fondés sur les textes. Il semble qu’aucune autre discipline ne fait preuve d’autant d’inventivité, d’autant de diversité des réalisations dans l’unité de conception. La CNARELA irrigue et coordonne le tout avec lucidité, énergie et détermination et soutient le haut niveau scientifique des réunions nationales.
    J’hésite donc à exprimer un (très vague) sentiment de gêne. Alors même que notre machine tourne magnifiquement, je me pose une double question : est-ce que nos analyses de fond ne sont pas un peu négligées ? Est-ce que les liens ne sont pas en train de se distendre entre les directions régionales et ceux des enseignants qui sont confrontés à des difficultés croissantes (c’est un vieux problème). Les enseignants trouvent dans leurs Bulletins toutes les informations administratives utiles, ils sont tenus au courant de manifestations nationales, comme les Journées de l’Antiquité (qui, à Aix, Nantes ou ailleurs, ont un grand éclat), de Concours académiques, de la situation des langues anciennes dans leur région, de découvertes archéologiques, d’articles notables parus dans la presse. Mais pendant ce temps, dans leur établissement, tout f… le camp. Les charges, le nombre de classes par enseignant, l’hétérogénéité et l’indiscipline des élèves, le poids des parents augmentent. La pression administrative grandit sur (ou contre) les enseignants. Les réformes frimeuses, dévoreuses de temps, se multiplient. Mais le nombre des sections et des heures de langues anciennes diminue. Et le temps consacré à la préparation des cours se réduit dangereusement. Personne n’a plus le temps de lire, pas même lire les bulletins. Le problème principal, c’est de garder le moral, pour ne pas dire de survivre. Nos bulletins eux-mêmes sont (un peu) à l’image de nos réunions de bureau, ou même de nos A.G., où les trois-quarts du temps, sinon la totalité de la réunion, sont consacrés à une sorte de gestion des affaires courantes. La même chose semble se passer à l’APLAES, puisqu’au Congrès récent le précédent président, Bernard Jacquinot, a fini par s’énerver quelque peu, parce qu’on finissait par oublier les problèmes concrets de l’enseignement. Nos bulletins font (peut-être) une part trop réduite aux besoins pédagogiques immédiats des enseignants, à un matériel pédagogique immédiatement ré-utilisable, au compte-rendu d’expériences, au «vécu» des jeunes collègues…
    Je voudrais prendre quelques exemples concrets et précis. Le premier exemple est celui d’ECLA (Enseignement Conjoint de Langues Anciennes). Le bilinguisme réduit à 4 heures ou ECLA en 4 heures se développent au collège (quand les collégiens, après  deux ans de latin, ne zappent vers le grec en 3ème). Or, sur ECLA, de quel matériel accessible disposent les collègues ? Principalement (je crois) du travail mené par l’équipe Kalantzis à Belfort. Un très beau travail. D’autres approches existent. Sur le net, une dizaine de sites sont consacrés à la question. Mais on a tout de même l’impression qu’il n’y a pas de doctrine d’ensemble et que chaque collègue concerné improvise sa méthode. Les ARELA ne devraient-elles pas prendre en charge une coordination des expériences ?
    Second exemple très ciblé, mais important : les textes à utiliser avec les débutants. Depuis des décennies, la doctrine admise, martelée continuellement, reste : il faut lire des textes authentiques. Il n’y a aucun doute sur le principe : les textes fabriqués sont neu neu et souvent même pas corrects ! Mais, en pratique, la lecture des textes authentiques est quasiment impossible, et, si on peut dire, de plus en plus impossible. Tout le monde le sait ! Il faut donc arrêter l’incantation magique et trouver des solutions. Il en existe au moins trois. La première consiste à faire la chasse aux textes «faciles» : historiens de basse époque, mythographes tardifs, récits de miracles chrétiens, etc. Cette solution a le grave inconvénient de ne s’occuper pratiquement pas du commentaire. A quoi servaient ces textes en leur temps ? Faire lire le De Viris d’Aurélius Victor (IVè s.) ne vaut pas mieux que faire lire le De Viris de Lhomond, si on ne dit rien des intentions de l’auteur ni du contexte. Seconde solution : on prend bien des extraits de grandes œuvres, mais ou bien on les simplifie sans le dire en multipliant les coupes (pas toujours avec des points de suspension), ou bien on multiplie les notes (presqu’uniquement de vocabulaire et de morphologie, comme si le commentaire allait de soi). Troisième et quatrième solutions, sur lesquelles nous avions beaucoup planché à l’ARELAB naguère (et l’ARELAB actuelle poursuit cette recherche) : a) accompagner le texte authentique de formes modernisées, variées et souples, de traduction juxtalinéaire ou interlinéaire, avec des notes grammaticales et littéraires en marge ; b) choisir les plus grands textes et les rendre facilement lisibles par un système souple de simplification. Pierre Monat, pédagogue hors pair, proposait des niveaux de simplification successifs, depuis le texte très simplifié jusqu’au retour à l’original. De mon côté, je m’attachais à simplifier méthodiquement quelques grands textes : la Caverne de Platon, l’Oraison funèbre de Thucydide, et même l’essentiel du Phèdre, avec beaucoup de pistes de commentaires. Ça devenait lisible dès la seconde année de grec. La simplification de grands textes a un énorme avantage : elle conserve le vocabulaire et la pensée de l’auteur et permet un riche commentaire. Je suggère donc, là encore, aux antiquisants qui se sentent assez compétents (et notamment à tous les collègues de fac) de s’attaquer sans scrupule à des pages célèbres qu’ils connaissent bien et de travailler à les rendre accessibles à des débutants. On disposerait ainsi d’un très utile petit Thesaurus collectif, qui pourrait être mis en ligne…
    Passons enfin à une question plus générale, qui concerne tous les «apprenants», de la 5ème à l’agrégation : comment acquérir des connaissances maîtrisées, critiques et générales, utiles pour la vie individuelle et collective ? La question vous semble démentielle ? Reposons-la très concrètement pour le collège : comment faire pour que l’enseignement des langues anciennes aide de jeunes ados à maîtriser les questions de langue, à se «socialiser», à s’initier, dans une perspective historique et critique, aux grands problèmes de leur temps ? Condition de départ : horaires réduits à 264h au maximum, sur trois années (5ème : 2h x 33- 4ème et 3ème : 3h x 2 x 33). Neuf élèves sur dix ne feront plus de langues anciennes au lycée. Il ne s’agit donc plus de « poser des bases », il faut concevoir ces trois ans de collège comme un cycle formateur complet, par conséquent définir des finalités et fixer des objectifs, puis, en fonction des finalités, établir des programmes. Il me semble personnellement – mais une réflexion collective s’impose – qu’il faut plus que jamais mettre l’accent sur des fondamentaux (comme on dit maintenant), c’est-à-dire aller, à partir de faits concrets vers des connaissances générales et synthétiques. Des fondamentaux linguistiques concernant le fonctionnement des langues : les rapports entre les mots (les fonctions grammaticales signalées par la déclinaison, la place des mots dans la phrase, le système prépositionnel), l’articulation des temps, des modes et des aspects dans le système verbal, les structures du lexique, etc. Des fondamentaux culturels : les formes d’organisation politique et sociale, les agglomérations et l’urbanisme, les idéologies, les représentations du monde, les religions et les mythologies, les rapports entre les sexes, les sciences et les techniques, la façon dont l’Antiquité a été utilisée (et manipulée) depuis le XVIème s., etc. – tout cela principalement à partir de la lecture de textes (sans négliger d’autres sources documentaires), grands textes originaux (simplifiés) et textes traduits.
    Surgit alors le problème des facs, du DEUG à l’agrégation. Nos enseignants de lycée et de collège sont-ils eux-mêmes bien formés pour délivrer un enseignement non seulement linguistique (au sens large), mais aussi historique et culturel ? Ne faudrait-il pas, à l’université, exactement comme au collège et au lycée, infléchir (prudemment) l’orientation et les programmes : des auteurs et des questions, de la version et une réflexion sur la traduction, etc. Apprendre la grammaire pour faire des versions et des thèmes, lire des Budés, est-ce suffisant ? L’association, au programme d’agrégation, des Silves latines et Silves grecques est une piste intéressante. Elargir, ouvrir, cela devient même, en fac, une question de survie. Tel séminaire de Master philologique, passionnant, mais pointu, attire peu d’étudiants ; tel autre, plus large, associant antiquisants et historiens, des dizaines d’étudiants !
    Là encore, à tous niveaux, il faudrait constituer et publier en permanence des dossiers pédagogiques adaptés, depuis les petits dossiers variés pour le collège jusqu’aux dossiers massifs pour les concours (les historiens de l’Antiquité, en fac, le font couramment).
    J’arrête là ces réflexions déjà bien longues. Elles montrent au moins qu’il y a encore du travail théorique et pratique à mener. A mener d’abord dans nos établissements respectifs, individuellement et collectivement. Bien sûr, nous ne sommes pas en face du vide. Nos représentants ont travaillé sur les programmes. Le travail de réformes et de rénovation conduit par l’IGEN Pascal Charvet est magnifique. Mais il importe que tous les enseignants de langues anciennes puissent s’approprier ou se ré-approprier la réflexion et les propositions.

C. Des Assises nationales de langues anciennes : avec qui et comment ?
    La CNARELA, qui unit universités, lycées et collèges, est la mieux placée pour organiser un Congrès de réflexion, en mettant en place, le plus tôt possible, un comité de pilotage. Peut-être une organisation conjointe avec l’APLAES est-elle souhaitable, ainsi qu’une éventuelle collaboration avec l’Inspection Générale. Mais il ne peut s’agir d’une grand-messe. Il faudrait aller vers des conclusions nettes et des propositions précises.
Il faut s’y prendre tôt. Seule une préparation soigneuse, sur des bases solides, conduit au succès.
Date : automne 2008 ? printemps 2009 ?
Lieu : quelle ARELA, parmi les plus actives et les plus puissantes, sera volontaire ? Laquelle peut obtenir les locaux de l’Université voisine,  l’aide régionale, départementale, municipale ?
Durée : au moins deux jours. Il importe que de telles Assises soient spécifiques et consacrées uniquement ou principalement aux objectifs et à la pédagogie de l’enseignement des langues anciennes. A Nantes, en 2003, après deux jours consacrés au Cosmos des Anciens, les «Etats Généraux» se sont réduits par force. S’il fallait absolument une partie scientifique (un jour sur trois ?), un panel diversifié sur Antiquité et modernité serait bien adapté : « La description des langues par les Anciens et les Modernes », « La manipulation de l’Antiquité dans la Rome antique et au XXème s. », « Acculturation et domination impériale », « Urbanisme ancien et moderne », « Citoyenneté antique et citoyenneté moderne », etc. (L’équipe «Erasme» de Toulouse est spécialisée dans l’étude de ces rapports entre l’Antiquité et les temps modernes, voir sa revue Anabases).
Organisation. Le plus conforme aux habitudes serait un travail par Commissions (aboutissant à une série de rapports), sauf peut-être en ce qui concerne une réflexion initiale en commun sur «Finalités et objectifs». Le plus simple serait une répartition du travail par niveau d’enseignement : Collège ; Lycée ; Classes préparatoires ; Université ; Vulgarisation scientifique, diffusion culturelle (sites et musées) et Antiquité imaginaire. Un ou deux bons spécialistes seraient sollicités assez longtemps à l’avance pour piloter l’une ou l’autre des commissions. Des ARELA volontaires pourraient préparer pour chacune d’elles une sorte de pré-rapport. Ou encore des textes préparatoires seraient demandés à des spécialistes. Un document d’ensemble ou une charte pédagogique devraient sortir de telles Assises.
Un projet de ce genre est-il opportun ? C’est à la CNARELA d’en juger. Est-il réalisable en quinze ou vingt mois ? Ce n’est pas sûr, en ces temps d’oliganthropie associative et de disette financière. Mutations ? Adaptations ? C’est à voir. Mais ce qui est sûr, c’est que des Assises nationales, pour être «victorieuses», doivent imposer l’image de disciplines formatrices et novatrices. Et ainsi on avancerait encore de cinq ou six ans dans le siècle, jusque vers 2015…
A tous, le bureau de l’ARTELA souhaite de bonnes vacances.                          

   J.-C. Carrière
17 juin 2007




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